Macron reconstruit l'influence de la France en Europe

Alors que les crises mondiales transforment l'Europe, Macron saisit l'opportunité de reconstruire l'influence française en poussant souveraineté, autonomie stratégique et politique industrielle.
Pendant une grande partie de la présidence d'Emmanuel Macron, les ambitions européennes de la France ont semblé plus grandes que la réalité politique qui les entourait.
Le président français a parlé de souveraineté européenne, d'autonomie stratégique et de la nécessité pour l'UE de devenir une puissance géopolitique à un moment où de nombreux États membres préféraient encore la division familière du travail. Les États-Unis fourniraient la sécurité. La Chine resterait un partenaire industriel majeur. Les marchés européens resteraient ouverts. Bruxelles régulerait, tandis que les gouvernements nationaux géreraient largement leurs propres intérêts économiques.
Ce modèle ne tient plus.
Les États-Unis exigent que l'Europe assume une plus grande responsabilité pour sa propre sécurité. La Chine défie de plus en plus la base industrielle du continent. La guerre de la Russie contre l'Ukraine a transformé l'environnement de sécurité européen. Le commerce devient plus conflictuel, la technologie devient géopolitique et la dépendance économique est de plus en plus perçue comme une vulnérabilité stratégique.
Les crises qui rendaient autrefois la vision de Macron difficile à mettre en œuvre rendent désormais certaines parties de celle-ci de plus en plus difficiles à ignorer.
La France tente d'utiliser ce moment pour reconstruire son influence sur la direction de l'Union européenne. La stratégie de Macron prend forme à travers plusieurs relations connectées — avec Ursula von der Leyen à Bruxelles, Friedrich Merz à Berlin et un groupe plus large de puissances européennes cherchant à renforcer la capacité industrielle et stratégique du continent.
L'objectif n'est pas simplement de rendre la France plus influente.
Il s'agit de garantir que la prochaine phase de l'intégration européenne soit construite autour d'idées que Paris promeut depuis des années.
Le moment se tourne enfin vers Macron
Macron a longtemps soutenu que l'Europe ne peut pas rester stratégiquement dépendante de puissances extérieures tout en espérant conserver une influence politique.

Son concept de souveraineté européenne a toujours été plus large que la défense. Il incluait la capacité de produire des technologies critiques, de protéger les industries stratégiques, de sécuriser les approvisionnements énergétiques, de contrôler les infrastructures clés et d'agir indépendamment dans un système international plus compétitif.
Pendant des années, cette approche a rencontré une résistance considérable.
L'Allemagne était réticente à abandonner les hypothèses économiques derrière son modèle d'exportation. De nombreux États nord-européens considéraient l'intervention industrielle avec suspicion. Les gouvernements d'Europe de l'Est restaient plus préoccupés par la préservation de la garantie de sécurité américaine que par le développement d'une identité stratégique européenne distincte. La Commission européenne devait équilibrer les ambitions géopolitiques avec la logique traditionnelle du marché unique.
L'environnement a maintenant changé.
L'économie mondiale devient plus fragmentée. Les États-Unis sont de plus en plus prêts à utiliser le pouvoir économique comme un outil de pression géopolitique. La Chine étend sa domination industrielle dans des secteurs que l'Europe considérait autrefois comme stratégiquement importants. Dans le même temps, la guerre en Ukraine a démontré que la sécurité européenne ne peut être séparée de la capacité industrielle.
C'est l'environnement dans lequel le langage politique de Macron est devenu plus pertinent.
Le président français n'a plus à convaincre l'Europe que le monde change. Le débat central porte désormais sur ce que l'Europe devrait faire à ce sujet.
Cela donne à la France une opportunité politique.
Paris et Bruxelles convergent
La relation entre Macron et Ursula von der Leyen est centrale dans la tentative de la France de convertir son agenda politique en politique européenne.
Le président français ne peut pas imposer ses priorités directement à l'UE. La Commission européenne, cependant, a la capacité de transformer la pression politique en législation, programmes de financement et décisions réglementaires.
Cela crée une division du travail puissante.
Paris pousse l'argument selon lequel l'Europe doit devenir plus souveraine. Bruxelles développe les mécanismes par lesquels cette souveraineté peut être mise en œuvre.
La convergence est particulièrement visible dans le débat sur la compétitivité, la politique industrielle et la sécurité économique. La Commission se concentre de plus en plus sur le renforcement de la base industrielle de l'Europe, la réduction des dépendances critiques et la création de conditions dans lesquelles les entreprises européennes peuvent concurrencer des rivaux étrangers fortement soutenus.
La France défend précisément cette direction depuis des années.
L'importance de la relation n'est donc pas que Macron et von der Leyen soient d'accord sur chaque question. Ce n'est pas le cas. L'importance est que l'environnement politique rend les priorités françaises de plus en plus compatibles avec l'agenda stratégique propre de la Commission.
La sécurité économique remplace l'hypothèse selon laquelle l'efficacité devrait toujours primer. La résilience devient plus importante que la chaîne d'approvisionnement la moins chère possible. Les secteurs stratégiques sont de plus en plus traités différemment des activités commerciales ordinaires.
C'est le moment où un argument politique français peut devenir une politique européenne.
L'Allemagne devient le test décisif
Si l'agenda de Macron doit devenir véritablement européen, il ne peut cependant pas rester un projet français.
La question la plus importante est de savoir si l'Allemagne est prête à se rapprocher de Paris.
La relation franco-allemande a traditionnellement été divisée par différentes philosophies économiques. La France a généralement favorisé un rôle plus fort de l'État, une plus grande coordination politique et une politique industrielle plus active. L'Allemagne a traditionnellement mis davantage l'accent sur la discipline budgétaire, les marchés ouverts et la compétitivité de ses industries d'exportation.

L'environnement économique a rendu cette division moins durable.
Le modèle industriel allemand est sous pression en raison des coûts énergétiques élevés, des changements structurels de la demande mondiale et de la concurrence de plus en plus agressive de la Chine. Le pays qui a le plus bénéficié de l'ancien modèle de mondialisation est désormais parmi les plus exposés à sa transformation.
En conséquence, Berlin devient plus réceptif aux idées que Paris promeut depuis des années.
Lors du conseil des ministres franco-allemand du 17 juillet, les deux pays ont réaffirmé leur engagement en faveur d'une Union européenne plus souveraine, plus compétitive et plus résiliente. Ils ont convenu de coordonner leurs positions sur la compétitivité, le marché unique, la politique industrielle et la simplification des règles de l'UE. Ils ont également appelé à une réponse européenne plus forte aux déséquilibres économiques mondiaux et à une plus grande utilisation des instruments de défense commerciale existants.
Le changement est particulièrement important en ce qui concerne la Chine.
La France et l'Allemagne convergent de plus en plus autour de l'argument selon lequel l'Europe doit faire face à la pression croissante sur sa base industrielle. Macron a décrit l'approche commerciale actuelle de la Chine en termes de plus en plus conflictuels, tandis que Merz a averti que les déséquilibres croissants ne peuvent pas continuer sans conséquences pour l'industrie européenne.
Cela ne constitue pas une stratégie franco-allemande de découplage économique.
Les deux pays restent profondément dépendants du commerce mondial et reconnaissent l'importance de maintenir des relations économiques avec la Chine. La position émergente est plus compliquée : l'Europe devrait rester ouverte, mais elle ne devrait plus être passive.
Cette distinction devient de plus en plus le centre de la politique économique européenne.
La Chine transforme les idées françaises en priorités européennes
Pour Macron, le débat sur la Chine dépasse le simple commerce.
Il s'agit de pouvoir.
Les entreprises européennes sont de plus en plus en concurrence avec les entreprises chinoises dans des secteurs centraux pour l'avenir du continent — véhicules électriques, batteries, technologie solaire, équipements industriels et autres industries manufacturières avancées.
Le problème n'est pas simplement que les produits chinois sont moins chers. La préoccupation plus profonde est que l'échelle de la capacité industrielle chinoise, combinée au soutien de l'État et à un vaste marché intérieur, pourrait permettre aux entreprises chinoises de dominer les secteurs stratégiques avant que les concurrents européens aient le temps de s'adapter.

La France soutient depuis longtemps que l'UE devrait répondre par une stratégie industrielle plus forte.
L'Allemagne était plus prudente lorsque ses propres entreprises bénéficiaient de l'accès au marché chinois. Cette position est devenue de plus en plus difficile à maintenir alors que les entreprises chinoises sont passées du statut de clients à celui de concurrents directs.
Le résultat est une convergence politique.
Le débat passe progressivement de la question de savoir si l'Europe devrait intervenir à celle de savoir jusqu'où elle devrait aller.
C'est précisément le changement que Macron a tenté de réaliser.
Le président français n'a pas besoin que l'UE adopte un modèle économique totalement protectionniste. Il a besoin que les gouvernements européens acceptent que la politique commerciale, la politique industrielle et la stratégie géopolitique sont désormais indissociables.
Une fois ce principe accepté, la France gagne en influence.
La question de savoir si l'Europe devrait protéger sa base industrielle n'est plus un débat théorique français. Elle devient une question pratique de savoir si l'Europe continuera d'avoir une base industrielle à protéger.
L'autonomie stratégique passe de la théorie à la politique de sécurité
La même transformation a lieu dans le domaine de la défense.
L'argument de Macron selon lequel l'Europe doit devenir plus capable d'agir indépendamment a souvent été interprété comme un défi aux États-Unis. Aujourd'hui, il est de plus en plus présenté comme une réponse à l'incertitude.
L'alliance transatlantique reste centrale pour la sécurité européenne. Mais l'hypothèse politique selon laquelle les États-Unis fourniront toujours les capacités qui manquent à l'Europe est devenue moins sûre.
Cela crée un espace pour la France.
La France est le seul État membre de l'UE doté de l'arme nucléaire et possède la tradition la plus développée d'autonomie stratégique sur le continent. Macron a donc tenté de placer les capacités françaises au centre du débat sur l'architecture de sécurité future de l'Europe.
Les derniers accords franco-allemands montrent à quel point cette discussion a avancé.
Paris et Berlin ont convenu d'approfondir la coopération stratégique, notamment par le biais du Groupe de pilotage nucléaire franco-allemand. Les deux pays travaillent également sur la défense antimissile, les capacités de frappe à longue portée, la coopération spatiale et l'avenir des systèmes de combat aérien européens. L'Allemagne devrait participer à un exercice nucléaire français, une étape politiquement significative même si la France conserve le contrôle total de son arsenal nucléaire.
L'importance n'est pas que l'Allemagne adopte la doctrine nucléaire française.
C'est que Berlin devient plus disposé à s'engager dans la pensée stratégique française.
Pour Macron, cela crée une nouvelle opportunité. La France peut se présenter non seulement comme un pays exigeant une plus grande autonomie européenne, mais aussi comme un pays capable de fournir une partie de la capacité stratégique que cette autonomie nécessiterait.
Cela donne au président français une influence que les autres dirigeants européens ne possèdent pas.
La France a besoin de plus que Berlin
La relation franco-allemande traditionnelle, cependant, ne suffit plus à déterminer l'avenir de l'Europe.
L'UE est trop grande, trop diverse et trop fragmentée politiquement pour que Paris et Berlin imposent seuls une direction commune.
Macron a donc besoin d'une coalition plus large.
L'Italie est l'un des partenaires potentiels les plus importants. La France et l'Italie ont déjà cherché une coopération plus étroite sur la politique industrielle, la technologie, l'espace et la compétitivité européenne. Une relation plus forte entre Paris, Berlin et Rome pourrait créer un centre de gravité puissant autour d'une stratégie économique européenne plus active.

D'autres partenariats sont tout aussi importants en matière de sécurité.
La Pologne et d'autres États d'Europe de l'Est seront essentiels à tout projet de défense européen, même si leurs hypothèses stratégiques restent plus étroitement liées aux États-Unis. Le Royaume-Uni, malgré le Brexit, reste l'une des puissances militaires les plus importantes d'Europe.
Le défi de Macron est donc de construire un réseau flexible de partenariats plutôt que de recréer un directoire européen à l'ancienne.
La France ne peut pas diriger l'Europe simplement en demandant aux autres États de suivre le modèle français.
Elle doit convaincre différents gouvernements que les priorités françaises peuvent servir leurs propres intérêts.
Pour l'Allemagne, l'argument est la survie industrielle. Pour l'Europe de l'Est, c'est la capacité militaire. Pour l'Italie, c'est la compétitivité économique. Pour Bruxelles, c'est la nécessité de rendre le projet européen plus résilient dans un monde de compétition entre grandes puissances.
Le même agenda français peut donc être présenté dans différents langages politiques.
C'est ce qui le rend potentiellement puissant.
La relation avec les États-Unis reste la contradiction centrale
La stratégie européenne de Macron fait toujours face à sa contradiction la plus difficile de l'autre côté de l'Atlantique.
La France veut que l'Europe devienne plus autonome. Mais la sécurité européenne reste profondément dépendante des États-Unis, en particulier dans des domaines tels que le renseignement, le transport stratégique, la défense antimissile et les capacités militaires.
L'UE a également cherché à préserver la stabilité économique dans sa relation avec Washington. Le cadre commercial actuel UE-États-Unis a été présenté par la Commission comme un moyen d'offrir une plus grande prévisibilité aux entreprises européennes et de protéger l'accès au marché américain.
Cela crée un équilibre délicat pour Macron.
La France ne peut pas simplement prôner une rupture européenne avec les États-Unis. Elle ne veut pas non plus voir l'Europe devenir complètement dépendante de Washington.
La position française est donc construite autour d'une distinction entre alliance et dépendance.
L'Europe peut rester au sein de l'alliance transatlantique tout en développant une plus grande capacité à agir indépendamment lorsque cela est nécessaire.

C'est l'un des arguments politiques les plus difficiles en Europe car il oblige les gouvernements à poursuivre deux objectifs simultanément : préserver la relation de sécurité américaine tout en se préparant à un avenir où les États européens pourraient devoir assumer une plus grande responsabilité pour leur propre sécurité.
Macron estime que la France est particulièrement bien placée pour gérer cette tension.
Que les autres gouvernements européens soient d'accord reste incertain.
L'influence de la France est encore limitée par la France elle-même
Le plus grand obstacle aux ambitions européennes de Macron n'est peut-être pas Berlin, Bruxelles ou Washington.
C'est peut-être la France.
L'autorité de Macron chez lui reste politiquement fragile. La France fait face à de sérieuses contraintes budgétaires, à une polarisation politique intérieure et à une incertitude quant à la direction politique du pays au-delà de sa présidence.
L'influence européenne dépend en fin de compte de la capacité nationale.
La France ne peut pas indéfiniment exiger plus d'investissements européens, des capacités de défense plus fortes et une plus grande intervention industrielle sans répondre à la question de savoir comment ces ambitions seront financées.
Macron ne peut pas non plus supposer que les autres gouvernements européens accepteront le leadership français simplement parce que la France a identifié les bons problèmes stratégiques.
De nombreux États membres restent sceptiques à l'égard de Paris.
Certains craignent que le langage de la souveraineté européenne ne devienne une justification du protectionnisme français. D'autres s'inquiètent qu'un rôle plus fort des plus grands États membres ne marginalise les petits pays. Les gouvernements d'Europe de l'Est peuvent soutenir des capacités de défense européennes accrues mais restent préoccupés par le fait que l'autonomie stratégique pourrait affaiblir l'engagement américain envers le continent.
Macron ne peut donc pas gagner l'argument par la seule rhétorique.
Il a besoin de résultats.
La véritable lutte porte sur ce que l'Europe deviendra ensuite
L'importance de la stratégie actuelle de Macron est qu'elle va au-delà des initiatives politiques individuelles.
La lutte plus profonde porte sur le modèle politique qui définira l'Union européenne après la fin de l'ancienne ère de mondialisation.
Un avenir possible est une Europe plus fragmentée où les gouvernements nationaux se font concurrence pour les investissements, protègent leurs propres industries et comptent sur des puissances extérieures pour la sécurité et la technologie.
Un autre est une puissance européenne plus intégrée, capable de coordonner la défense, la politique industrielle, la technologie et le commerce.
La France a constamment plaidé pour le second modèle.
La différence aujourd'hui est que l'environnement externe pousse davantage de gouvernements européens dans cette direction.
Les États-Unis imposent un débat sur la responsabilité. La Chine impose un débat sur la puissance industrielle. La Russie impose un débat sur la défense. La course à la technologie impose un débat sur la souveraineté.
La principale réussite politique de Macron pourrait donc être moins d'avoir persuadé l'Europe de devenir française que d'avoir fait en sorte que l'Europe débatte désormais des questions que la France pose depuis des années.
Le président français tente de transformer une série de crises en un nouveau consensus européen.
Sa méthode est de plus en plus claire.
Travailler avec Bruxelles pour institutionnaliser les priorités françaises. Faire bouger Berlin vers une politique économique et de sécurité européenne plus interventionniste. Construire des coalitions plus larges avec d'autres grandes puissances. Utiliser les capacités militaires et diplomatiques de la France pour renforcer l'argument en faveur de l'autonomie européenne.
La stratégie ne fera pas de la France le leader incontesté de l'Europe.
Mais elle pourrait rendre les idées françaises impossibles à ignorer.
Pendant des années, Macron a été critiqué pour avoir tenté de faire évoluer l'Europe trop rapidement.
Maintenant, le risque pour la France est différent.
L'Europe pourrait enfin évoluer dans la direction que Macron a préconisée — mais d'autres pays seront également en concurrence pour définir ce que cette direction signifie.
La prochaine phase du pouvoir européen ne sera donc pas décidée par le fait que la France gagne tous les arguments.
Elle sera décidée par la capacité de Paris à transformer ses idées en coalitions, institutions et capacités avant que quelqu'un d'autre ne définisse le nouvel ordre européen.
Source : Élysée
