Le « Plan B » de la Belgique face à Trump : comment l'Europe apprend à se prémunir contre une Amérique peu fiable

Elise Aranda
Publié 24 septembre 2026 · 2 vues
Suivre
Partager
Le « Plan B » de la Belgique face à Trump : comment l'Europe apprend à se prémunir contre une Amérique peu fiable
Editorial Collage

Un document interne belge divulgué esquisse une stratégie de diversification face à une Amérique peu fiable : diplomatie des gouverneurs, achats européens et coopération sécuritaire encadrée.

Cette stratégie n'est pas un projet d'abandon des États-Unis. Elle est plus lourde de conséquences que cela. C'est un plan visant à réduire l'exposition aux décisions de l'exécutif fédéral américain tout en préservant le plus grand nombre possible de canaux de coopération.

Pour un pays qui accueille la Commission européenne, le Conseil européen et le siège de l'OTAN, il s'agit d'un revirement révélateur.

De la gestion de l'alliance à la gestion des risques

La réponse belge repose sur une contradiction que les gouvernements européens ont de plus en plus de mal à éviter.

Washington reste indispensable, de la défense à l'application de la loi. Pourtant, l'évaluation belge considère la dépendance politique à l'égard de la Maison-Blanche comme un passif stratégique. La réponse n'est donc ni la confrontation ni le désengagement, mais la diversification.

Cette logique traverse tout le document. Les diplomates belges sont invités à approfondir les contacts avec les gouverneurs républicains et démocrates, les maires des grandes villes et les élus démocrates du Congrès. Le document appelle également à identifier les nouvelles générations d'élites politiques américaines bipartisanes dont l'influence pourrait s'étendre au-delà de l'administration actuelle.

La distinction est importante. La diplomatie transatlantique traditionnelle est fortement centrée sur les gouvernements nationaux. L'approche proposée par la Belgique élargit délibérément le terrain.

Les gouverneurs et les maires deviennent des interlocuteurs économiques et politiques. L'opposition au Congrès s'intègre à un réseau diplomatique de plus long terme. Les gouvernements européens peuvent entretenir des relations avec les États-Unis sans faire de la Maison-Blanche la seule porte d'accès à la politique américaine.

Il s'agit là d'une forme de couverture politique.

Elle comporte aussi un risque. Une stratégie conçue pour contourner l'exécutif fédéral pourrait être interprétée à Washington comme une tentative de le saper. La Belgique assortit donc son ouverture de ce que le document appelle un engagement calibré, cherchant à protéger ses intérêts nationaux sans apparaître ouvertement hostile.

![Le « Plan B » de la Belgique face à Trump : comment l'Europe apprend à se prémunir contre une Amérique peu fiable](https://nexuseuropa.eu/api/public/media/uploads/2026/09/ca54c4ed40cf4231b060d29e484837a7.webp "Veuillez utiliser les outils de partage accessibles via le bouton de partage en haut ou sur le côté des articles. Copier des articles pour les partager avec d'autres constitue une violation des conditions générales et de la politique de droits d'auteur du FT.com. Écrivez à [email protected] pour acheter des droits supplémentaires. Les abonnés peuvent partager jusqu'à 10 ou 20 articles par mois grâce au service d'articles cadeaux. Plus d'informations sur https://help.ft.com/faq/gifting-and-sharing-an-article/what-is-a-gift-article/. https://www.ft.com/content/bec22e6b-1267-4d9f-a192-60763a0797c3?syn-25a6b1a6=1

Le roi Philippe et Donald Trump au Palais royal de Bruxelles en mai 2017. Le document, daté du 27 octobre 2025, note également : ‘We should not underestimate the respect that President Trump has for royal families’ © Albert Nieboer/picture-alliance/dpa/AP")

La monarchie constitue un autre canal. La stratégie relève le respect explicite de Donald Trump pour les monarchies et considère l'institution royale belge comme un atout diplomatique. Le roi Philippe s'est ensuite rendu aux États-Unis pour la Coupe du monde de football de la FIFA en juillet 2026, tandis que la reine Mathilde a accompagné des ministres belges à l'Assemblée générale des Nations unies à New York en septembre.

La diplomatie royale ne remplace pas les relations entre gouvernements. Mais dans un environnement politique plus transactionnel, la Belgique est manifestement prête à utiliser tous les canaux disponibles.

La relation de défense, terrain où la couverture devient concrète

La partie la plus tangible de la stratégie concerne les acquisitions militaires.

L'évaluation belge reconnaît que l'achat d'armes américaines peut susciter de la bonne volonté au sein de l'administration Trump. Elle recommande néanmoins d'augmenter systématiquement les achats d'équipements de défense européens afin de réduire la dépendance à l'égard de Washington.

Cela transforme l'autonomie stratégique d'un slogan politique en une décision d'achat.

Pour les industriels européens de la défense, la portée est directe. Si les gouvernements commencent à traiter l'origine des équipements militaires comme une variable stratégique plutôt que comme une simple question de capacité, les fournisseurs européens acquièrent un nouveau rôle dans la planification de la sécurité nationale.

Pour les entreprises américaines, l'enjeu est différent. L'effet immédiat de telle ou telle décision d'achat belge peut être limité. L'inquiétude de plus long terme est institutionnelle : dès lors que les gouvernements européens commencent à concevoir leur politique d'achat autour de la réduction de la dépendance aux États-Unis, le marché lui-même entre dans le calcul du risque transatlantique.

Le document belge propose également une plus grande diversification dans l'énergie, les semi-conducteurs et l'intelligence artificielle. Ces secteurs ne sont pas traités comme de simples domaines de concurrence économique, mais comme des vulnérabilités susceptibles de devenir politiquement significatives si Washington recourt à des mesures protectionnistes ou à des sanctions commerciales.

Pour la Belgique, l'exposition est particulièrement forte, car son économie dépend largement du commerce international et le port d'Anvers-Bruges est une porte d'entrée majeure du commerce mondial.

La diversification économique devient donc une couche supplémentaire de la gestion de l'alliance.

La coopération en matière de sécurité est déjà plus compliquée

Les parties les plus révélatrices de la stratégie sont peut-être celles qui traitent de la police et du renseignement.

La Belgique identifie la lutte contre les stupéfiants, la criminalité organisée et le contre-terrorisme comme les domaines les plus clairs de coopération pratique avec les États-Unis. Le recoupement est substantiel, en particulier compte tenu du rôle d'Anvers dans le trafic de cocaïne et les réseaux de drogues de synthèse.

Le document relève toutefois des différences fondamentales dans la manière dont les deux parties abordent ces problèmes.

Les responsables belges avertissent que Washington traite de plus en plus la lutte contre les stupéfiants comme une opération militaire plutôt que judiciaire. Cela crée des frictions avec les pratiques européennes d'application de la loi. Le document établit également un lien entre les coupes américaines dans l'aide étrangère et des conditions pouvant favoriser le recrutement par les cartels, tout en soulevant des inquiétudes sur les approches américaines en matière de cyber-surveillance et de cryptomonnaies, qui peuvent compliquer la traçabilité financière.

La coopération judiciaire pose un autre problème : les accords d'extradition ou de partage de renseignements peuvent exposer des suspects européens à la peine de mort aux États-Unis, ce qui constitue un obstacle juridique et politique direct.

Le document va plus loin sur le contre-terrorisme, pointant ce qu'il décrit comme la politisation de la politique américaine, y compris un « taboo » autour de l'extrême droite, la tolérance de récits hostiles et des tentatives d'ingérence étrangère présentées comme liberté d'expression.

Quelle que soit l'interprétation politique de ces évaluations, leur portée bureaucratique est claire. La coopération en matière de renseignement et d'application de la loi ne peut être considérée comme techniquement neutre si les partenaires divergent de plus en plus sur les limites juridiques et politiques dans lesquelles cette coopération doit s'exercer.

Cela fait de la confiance une variable pratique plutôt qu'une vertu diplomatique abstraite.

La Belgique construit une infrastructure pour l'incertitude

La création d'une Plateforme transatlantique spécialisée au sein du ministère des Affaires étrangères est peut-être l'indication la plus claire qu'il ne s'agit pas simplement d'un exercice de communication politique.

La plateforme vise à réunir les ministres fédéraux et régionaux, les agences commerciales et les réseaux diplomatiques. Des ministres, dont le ministre des Affaires étrangères Maxime Prévot, le ministre de la Défense Theo Francken, le ministre des Finances Jan Jambon et le ministre de l'Intérieur Bernard Quintin, devraient calibrer les visites de haut niveau en fonction d'évaluations stratégiques des risques et des bénéfices.

Autrement dit, la Belgique tente de rendre l'incertitude administrativement gérable.

Cela pourrait se révéler plus important que n'importe quelle visite diplomatique individuelle. Dès lors que des gouvernements mettent en place des mécanismes permanents d'évaluation de leur exposition à un partenaire, l'hypothèse sous-jacente concernant ce partenaire a déjà changé.

Les responsables belges ont cherché à minimiser la portée de la fuite. Un porte-parole du ministère des Affaires étrangères a qualifié le document de note de travail interne plutôt que de stratégie validée, soulignant qu'évaluer les évolutions mondiales est normal et que les États-Unis restent un allié central. Le cabinet de M. Prévot a de même soutenu que l'Europe doit assumer une plus grande responsabilité pour sa propre sécurité tout en maintenant un dialogue pragmatique avec Washington.

Ces déclarations ne sont pas nécessairement incompatibles avec l'évaluation divulguée. Un document de planification interne n'a pas besoin de devenir une doctrine officielle pour influencer la manière dont les responsables se préparent à différents scénarios politiques.

C'est précisément pourquoi les documents bureaucratiques peuvent compter, même lorsque les gouvernements s'en distancient publiquement.

La question européenne n'est plus de savoir s'il faut diversifier

Le document belge n'existe pas dans un vide politique. Partout en Europe, l'autonomie stratégique est débattue de longue date, la France comptant parmi les partisans les plus en vue d'une capacité européenne accrue dans la défense et d'autres secteurs stratégiques. L'OTAN, de son côté, reste le cadre central de la défense collective.

L'approche belge se situe entre ces deux réalités.

Elle ne propose pas de remplacer l'alliance transatlantique par une alternative européenne. Elle ne part pas non plus du principe que l'administration américaine actuelle définira nécessairement l'avenir de la politique américaine.

Elle traite au contraire la relation comme quelque chose qui doit être activement géré à plusieurs niveaux : achats militaires, politique industrielle, coopération en matière de renseignement, commerce, diplomatie régionale et réseaux politiques.

Il s'agit d'un changement conceptuel important.

Pendant des décennies, les gouvernements européens pouvaient considérer la durabilité de l'alliance américaine comme une hypothèse fondatrice et débattre de la part de responsabilité que l'Europe devait y assumer. La stratégie belge divulguée part d'une prémisse différente : la durabilité de cet engagement doit elle-même être intégrée à la planification nationale.

La différence entre ces deux approches n'est pas rhétorique. L'une produit une politique d'alliance. L'autre produit une planification de contingence.

Et une fois la planification de contingence ancrée dans les ministères, les règles d'achat et les réseaux diplomatiques, il devient difficile de revenir en arrière simplement parce que les relations entre gouvernements s'améliorent.

La stratégie belge dessine donc un avenir plus inconfortable pour les relations transatlantiques. Les gouvernements européens pourront continuer à qualifier les États-Unis d'allié central, acheter du matériel américain et coopérer avec les agences américaines. Mais derrière cette continuité publique, ils peuvent simultanément bâtir des relations qui ne dépendent pas de Washington, réorienter une partie de leurs dépenses de défense vers l'industrie européenne et développer des alternatives économiques dans des secteurs stratégiquement exposés.

L'alliance peut survivre en termes formels tout en devenant moins exclusive en pratique.

Pour Washington, la perte qui en résulte n'est pas nécessairement une rupture diplomatique spectaculaire. C'est l'érosion progressive d'un levier : le fait de savoir que les partenaires européens conçoivent des systèmes qui leur permettent de continuer à fonctionner lorsque la politique fédérale américaine devient imprévisible.

C'est le changement institutionnel révélé par le document belge divulgué. L'Europe ne se prépare pas à tourner le dos à l'Amérique. Elle se prépare à une relation transatlantique dans laquelle le fait de s'appuyer sur la seule Amérique n'est plus considéré comme suffisamment sûr.

Sources : FT, VRT, Reuters

Partager