L'Europe décide à quoi ressemblera son prochain symbole commun

L'Europe vote sur le design des futurs billets en euros, entre culture européenne et symboles naturels, reflétant une quête d'identité commune.
L'Europe vote sur l'avenir des billets en euros. À première vue, c'est une histoire de couleurs, de portraits et d'oiseaux. En réalité, la Banque centrale européenne tente de répondre à une question bien plus difficile : que peut représenter l'Europe aujourd'hui, alors que le continent est de plus en plus défini par l'absence d'un canon culturel commun unique ?
La BCE a dévoilé dix concepts de design présélectionnés pour la prochaine génération de billets en euros et ouvert une enquête publique qui se déroulera jusqu'au 21 septembre. Cinq propositions sont construites autour du thème « Culture européenne », tandis que les cinq autres se concentrent sur « Fleuves et oiseaux ». Le Conseil des gouverneurs de la BCE devrait sélectionner le thème final d'ici fin 2026.
Ce sera la première refonte complète des billets en euros depuis l'introduction de la monnaie. Les premiers billets sont entrés en circulation en 2002, tandis que la deuxième série a commencé à apparaître en 2013. Les nouveaux billets ne les remplaceront pas immédiatement. Leur développement, leurs tests et leur production prendront plusieurs années, et les billets existants resteront légaux.
Des arches antiques à une Europe encore à définir
La première série de billets en euros évitait de représenter des héros nationaux spécifiques ou des monuments reconnaissables. Elle présentait plutôt des fenêtres, des portails et des ponts fictifs inspirés de différentes périodes de l'architecture européenne, mais sans lien avec un pays particulier. C'était un compromis délibéré pour une monnaie destinée à unir des États aux histoires et mémoires nationales très différentes.
Plus de deux décennies plus tard, cette approche ne semble plus aussi évidente. L'euro est devenu l'un des symboles physiques les plus visibles de l'intégration européenne, mais les billets eux-mêmes disent remarquablement peu sur les personnes qui rendent cette intégration possible. Le nouveau processus rouvre en effet une question que les designs originaux tentaient d'éviter : l'Europe doit-elle se représenter à travers des personnes spécifiques, le monde naturel, ou une idée abstraite de vie partagée ?

Les concepts construits autour de la culture européenne incluent des figures telles que Marie Skłodowska-Curie, Ludwig van Beethoven et Léonard de Vinci — des personnalités dont la portée dépasse les frontières d'un seul État moderne. Les verso représentent des écoles, bibliothèques, espaces culturels, scènes et autres lieux où la culture n'est pas simplement préservée, mais créée.
C'est un changement d'accent significatif. La culture européenne n'est pas présentée comme un musée du passé, mais comme un processus continu d'échange entre générations, langues, villes et communautés. Cette distinction importe pour un projet politique qui a toujours lutté avec la question de savoir comment créer une identité commune sans effacer les identités qui existent déjà.
La nature offre un symbole européen moins contesté
Le second thème, « Fleuves et oiseaux », offre une voie différente. Au lieu de se concentrer sur des figures historiques majeures, il met l'accent sur des systèmes naturels qui ne reconnaissent pas les frontières nationales. Les fleuves traversent les pays, les oiseaux migrent à travers les continents et les écosystèmes existent indépendamment des frontières politiques. En ce sens, la nature peut être l'un des symboles les plus clairs de l'interdépendance européenne.
Le thème rassemble deux idées distinctes — les fleuves comme « artères vitales de l'Europe » et les oiseaux comme symboles de liberté, de résilience et de diversité. La décision de les combiner a suivi des consultations antérieures au cours desquelles les Européens ont montré un fort soutien aux thèmes culturels et environnementaux.
Le choix entre les deux approches est, en effet, un choix entre deux façons d'imaginer l'Europe. L'une dit que l'Europe est une histoire partagée, un héritage intellectuel et une tradition culturelle. L'autre répond que l'Europe est un espace commun dans lequel les personnes, l'eau, les animaux et les écosystèmes traversent constamment les frontières.
La seconde vision peut être particulièrement adaptée à une Union qui est de plus en plus contrainte de penser en termes d'interdépendance. Le changement climatique, les réseaux énergétiques, les routes migratoires et les chaînes d'approvisionnement ont tous rendu l'idée de frontières plus compliquée. Un fleuve ou un oiseau migrateur peut donc communiquer quelque chose sur l'Europe qu'une figure historique ne peut pas : le fait que le continent est connecté, que ses gouvernements le veuillent ou non.

Le billet en euros ne peut plus être simplement neutre
La BCE présente la refonte non seulement comme un exercice esthétique. Les nouveaux billets sont également destinés à être plus sécurisés, accessibles, inclusifs et écologiquement durables. Mais derrière la mise à jour technique se cache un problème politique plus large — même si une banque centrale ne le décrirait probablement pas en ces termes.
L'euro doit rester significatif pour les personnes nées après son introduction. Pour de nombreux jeunes Européens, les billets deviennent déjà moins importants dans la vie quotidienne alors que les cartes, téléphones et paiements numériques poussent progressivement l'argent liquide à l'arrière-plan. Dans cet environnement, la monnaie physique doit faire plus que simplement fonctionner comme un moyen de paiement.
Elle devient l'un des rares objets du quotidien qui se déplace littéralement entre les personnes de différents pays européens. Cela rend le design des billets plus significatif qu'il n'y paraît au premier abord. Les drapeaux appartiennent aux États. Les passeports appartiennent aux citoyens. Les billets en euros font partie des rares objets quotidiens qui peuvent appartenir simultanément à des dizaines de pays.
La question n'est donc pas simplement de savoir si le prochain billet représentera Beethoven ou un martin-pêcheur. La question est de savoir quel type de communauté l'Europe veut que les gens transportent dans leurs portefeuilles chaque jour.
Le choix le plus difficile ne sera pas entre dix designs
La BCE n'a pas simplement confié la tâche à des graphistes. Le processus a commencé par des consultations publiques, après quoi deux thèmes ont été sélectionnés parmi sept options possibles. Un groupe d'experts a ensuite proposé des motifs spécifiques, tandis que 25 designers ont été invités à développer leurs propres concepts. Un jury indépendant a sélectionné les dix finalistes — cinq pour chaque thème.
Cela signifie que les futurs billets sont créés non seulement comme des œuvres de design graphique. Ils sont le produit d'un processus tentant de concilier histoire, politique identitaire, accessibilité, sécurité et attentes du public.
Et c'est là que réside la difficulté centrale. L'Europe n'a pas de mythe national unique et évident. Elle ne peut pas simplement choisir un fondateur, une révolution ou une victoire. Son modèle politique est construit autour de la coexistence d'une identité partagée avec des différences nationales, régionales et culturelles.
Les nouveaux billets en euros ne créeront donc probablement pas un équivalent européen du panthéon que l'on trouve sur les dollars américains. Au lieu de cela, ils pourraient présenter l'Europe comme un réseau de connexions — entre personnes, connaissances, cultures et systèmes naturels.
C'est une image moins dramatique, mais elle peut aussi être plus précise. L'Union européenne n'a jamais été maintenue ensemble par une seule histoire nationale. Sa force, et souvent sa faiblesse, réside dans sa tentative de faire coexister différentes histoires au sein d'un même espace politique.
Les nouveaux billets n'apparaîtront qu'après des années de développement et de tests. D'ici là, les Européens auront déjà eu l'occasion de décider laquelle des dix visions proposées ils trouvent la plus convaincante.
Au final, l'Europe ne votera pas simplement sur le design de sa monnaie. Elle votera sur ce qui doit rester visible lorsqu'une identité européenne commune est façonnée moins par les symboles du passé que par la recherche continue de ce qui peut rassembler les gens à l'avenir.
Sources : Banque centrale européenne, Reuters
