L’« alternative russe à Starlink » échoue : deux satellites Rassvet supplémentaires quittent leur orbite

Deux satellites Rassvet, le projet russe visant à concurrencer Starlink, perdent de l’altitude et devraient se consumer dans l’atmosphère, ravivant les doutes sur la fiabilité du programme.
Les satellites, désignés n° 17 et n° 23, devraient se consumer dans l’atmosphère le 1er novembre et le 29 octobre 2026 respectivement, selon les projections orbitales. Tous deux perdent environ 1,6 à 1,7 kilomètre par jour. Sans manœuvres de propulsion réussies pour rétablir leur altitude, leur temps restant en orbite est limité.
Le problème devient récurrent
Les échecs de juillet ne sont pas des incidents isolés dans un programme par ailleurs arrivé à maturité. Ils font suite à la perte d’un autre engin Rassvet, le satellite n° 4, victime d’une panne de propulsion après le lancement du premier lot de série en mars, et qui s’est consumé dans l’atmosphère en juin.
Fin août, des rapports sectoriels indiquaient également que plusieurs satellites issus du lancement de juillet avaient eu du mal à rehausser leur orbite. Les derniers développements révèlent donc une faiblesse récurrente lors du déploiement initial de la constellation, même si les informations disponibles ne permettent pas d’établir la cause technique précise de chaque défaillance.
Cette distinction compte. Un satellite peut tomber en panne pour plusieurs raisons, notamment des problèmes de propulsion, de système de contrôle ou d’autres composants matériels. Le fait que des engins aient à plusieurs reprises échoué à achever leurs manœuvres de rehaussement d’orbite signale un grave problème opérationnel, mais ne prouve pas en soi qu’un composant défectueux unique ou qu’un procédé de fabrication précis en soit responsable.
Pour le Bureau 1440, le défi ne consiste pas simplement à placer des satellites dans l’espace. Il s’agit de veiller à ce qu’ils atteignent les bonnes orbites, restent opérationnels et fonctionnent de manière constante d’un lot de production à l’autre.
Les réseaux en orbite basse reposent sur cette distinction entre le lancement d’un matériel et la fourniture d’une infrastructure utilisable. Un engin qui atteint l’orbite mais ne peut pas manœuvrer jusqu’à la position prévue peut contribuer peu au service que le réseau est censé assurer. Quand ces défaillances se répètent, le coût dépasse le satellite perdu : il englobe la fabrication de remplacements, la capacité de lancement et la pression sur le calendrier de déploiement.
Une échéance en 2027 bâtie autour d’un réseau bien plus vaste
Les objectifs officiels de Rassvet laissent peu de place à une longue courbe d’apprentissage technique. Le programme vise à disposer de 288 satellites opérationnels pour le lancement des services commerciaux en 2027, la constellation totale devant atteindre 292 engins d’ici 2030.
À ce jour, la Russie a lancé 38 satellites associés au projet : six précurseurs expérimentaux et deux lots de série de 16 engins chacun. Environ 35 restent en orbite, même si leur présence ne signifie pas qu’ils sont tous opérationnels ou prêts à fournir des communications commerciales. Certains occupent des altitudes intermédiaires allant d’environ 253 kilomètres à plus de 510 kilomètres.
L’arithmétique est exigeante. Le programme doit passer d’une phase de déploiement initial marquée par des pannes de propulsion et un positionnement orbital irrégulier à un réseau fonctionnel nettement plus vaste, en relativement peu de temps.
La perte de trois engins sur les 32 satellites de série lancés dans les lots de mars et de juillet représente un problème d’attrition mesurable. Le nombre seul sous-estime toutefois la difficulté : la valeur d’un réseau dépend de la disponibilité et de la répartition des satellites fonctionnels, et non du simple total lancé.
L’échec de deux engins ne rend pas non plus automatiquement l’objectif de 2027 impossible. La note d’information ne fournit ni cadence de production confirmée, ni calendrier de remplacement, ni plan de déploiement détaillé permettant de calculer un retard définitif. Elle établit en revanche que le calendrier existant doit intégrer des défaillances récurrentes avant que la constellation n’approche de son échelle prévue.
Chaque satellite de remplacement devrait passer par le même processus de production, de lancement et de mise en service. Si le problème de fiabilité sous-jacent n’est pas résolu, multiplier les lancements pourrait accroître le nombre d’engins en orbite sans augmenter proportionnellement la capacité utilisable.
La souveraineté coûte cher quand le matériel ne coopère pas
L’ampleur de l’engagement financier rend les difficultés techniques plus lourdes de conséquences. Rassvet est intégré au projet national fédéral russe « Économie des données », avec un financement prévu d’environ 102,8 milliards de roubles du budget fédéral et 329 milliards de roubles d’investissements privés d’entreprises. Le coût total estimé se situe entre environ 431,8 milliards et 445 milliards de roubles.
Ces chiffres traduisent une ambition stratégique qui dépasse une simple entreprise commerciale de télécommunications. La Russie veut contrôler des infrastructures de communication critiques plutôt que de continuer à dépendre de systèmes étrangers susceptibles d’être indisponibles pour des raisons politiques ou militaires.
Cet objectif a pris une importance particulière depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine et les restrictions touchant l’accès des forces russes aux équipements de communication commerciale occidentaux, notamment les terminaux Starlink.
Mais une infrastructure souveraine n’est pas nécessairement indépendante en pratique du seul fait qu’elle est détenue au niveau national. Sa fiabilité dépend de la capacité à fabriquer des composants complexes, à les intégrer dans des systèmes fonctionnels et à reproduire des résultats probants à grande échelle.
Les sanctions et les restrictions d’accès à la technologie étrangère font partie de l’environnement industriel plus large du programme. La note identifie la microélectronique nationale et la propulsion comme des domaines de vulnérabilité technologique, mais n’établit pas que les sanctions ont directement causé les derniers échecs des satellites. Il serait prématuré d’attribuer chaque dysfonctionnement à une contrainte particulière de la chaîne d’approvisionnement.
Le problème économique de fond est plus clair. Lorsqu’un projet stratégique comporte des échéances politiques fixes, les revers techniques créent une pression en faveur d’une production supplémentaire, de lancements de remplacement et, potentiellement, de dépenses accrues. Si la fiabilité ne s’améliore pas, ces coûts risquent de croître avec la constellation au lieu de disparaître à mesure que le réseau s’étend.
Pour le Bureau 1440 et sa société mère, ICS Holding, la tâche centrale n’est donc pas simplement de fabriquer plus de satellites. Il s’agit d’établir un processus de production capable de livrer de manière suffisamment répétée des engins fiables pour que l’investissement en vaille la peine.
Une démonstration réussie n’est pas encore un réseau de communications
Rassvet a démontré que le programme peut obtenir des résultats utiles. Le 7 octobre, le Bureau 1440 a organisé un appel vidéo public de cinq minutes entre l’Adyguée et Moscou au moyen du système.
Ce test constitue une preuve pertinente de progrès. Il ne prouve pas que la Russie dispose déjà d’un réseau capable d’égaler les fournisseurs établis d’internet par satellite en matière de couverture, de capacité ou de résilience.
La distinction entre démontrer un service et le maintenir à grande échelle est particulièrement importante pour les constellations en orbite basse. Une connexion réussie prouve qu’une configuration donnée peut fonctionner dans les conditions du test. Un déploiement commercial exige un réseau suffisamment vaste et fiable pour fournir le service de façon constante, malgré les défaillances individuelles de satellites et les exigences d’une base d’utilisateurs bien plus large.
Starlink de SpaceX illustre ce défi concurrentiel. Son réseau opérationnel établi lui confère un avantage d’échelle qu’une constellation encore aux prises avec des problèmes de production initiale ne peut reproduire rapidement. Rassvet doit surmonter à la fois les difficultés techniques immédiates et le défi cumulatif de bâtir un réseau dense comptant suffisamment d’engins fonctionnels pour soutenir des communications fiables.
Les ambitions russes n’ont en soi rien d’inhabituel. Les gouvernements considèrent de plus en plus les communications par satellite comme une infrastructure stratégique, en particulier là où les réseaux terrestres sont vulnérables ou où des fournisseurs étrangers peuvent restreindre l’accès. La difficulté consiste à traduire cette exigence stratégique en un système opérationnel.
La position actuelle de Rassvet est donc plus compliquée que celle d’un échec pur ou d’une percée technologique. Le programme a démontré sa capacité de connexion et continue de lancer des satellites, mais ses pertes précoces suscitent des doutes sur la possibilité d’un déploiement au rythme promis.
L’exigence militaire est plus urgente que le calendrier commercial
La portée stratégique du programme ne se limite pas au haut débit civil. Le renseignement militaire ukrainien suit le déploiement de Rassvet et a averti de ses applications futures potentielles dans la transmission de données de reconnaissance, la coordination de drones et les communications militaires tactiques au-dessus du territoire ukrainien.
Le réseau pourrait à terme offrir aux forces russes un canal de communication supplémentaire, réduisant leur dépendance à des services contrôlés par des entreprises occidentales. Mais l’utilité militaire potentielle ne doit pas être confondue avec la capacité actuelle sur le champ de bataille.
Les analystes cités dans la note jugent la densité actuelle de la constellation insuffisante pour fournir un substitut de combat fiable et à grande échelle aux systèmes occidentaux comme Starlink. La distinction est cruciale : une démonstration limitée de connectivité n’établit pas la capacité à soutenir des opérations militaires durables sur une vaste zone.
Les derniers échecs ne signifient pas non plus que Rassvet n’a aucune valeur militaire. Un réseau en développement peut offrir des capacités utiles avant d’atteindre sa pleine échelle. La question est de savoir si ces capacités sont suffisamment fiables et largement disponibles pour les tâches que les forces russes pourraient exiger.
Il en résulte une tension entre l’urgence stratégique du programme et sa maturité technique. Plus les communications par satellite deviennent importantes pour la planification militaire, plus la pression est forte pour accélérer le déploiement. Or la rapidité ne peut compenser indéfiniment des engins qui n’atteignent pas les orbites prévues.
L’État russe doit aussi arbitrer la répartition des financements entre priorités concurrentes. La note n’apporte aucune preuve d’une réaction spécifique des responsables aux derniers échecs, ni n’établit que des contrats ou des décisions d’achat ont déjà changé. Les problèmes techniques récurrents créent néanmoins un défi institutionnel évident : maintenir le calendrier initial, investir davantage dans la fiabilité ou accepter un chemin plus lent vers une capacité opérationnelle.
Pour un projet soutenu par des centaines de milliards de roubles, ce choix dépasse le sort d’un contractant aérospatial privé. Il concerne la crédibilité de l’effort plus large de la Russie pour remplacer la technologie étrangère par des systèmes contrôlés au niveau national.
Les deux satellites qui redescendent vers la Terre ne représentent qu’une petite partie de cet effort. Le test plus déterminant sera de savoir si les prochains lots de série pourront atteindre leurs orbites prévues avec une fiabilité suffisante pour transformer une promesse politiquement urgente en une infrastructure qui fonctionne.
Sources : UNN, Current Time, SHAZOO, IXBT
